INTERVIEW #3
Ciguë

Montreuil (France) — 22/01/2016

Interview de Hugo Haas, ciguë, Montreuil

Propos recueillis par Maïlys Gangloff & Johan Soubise pour Learning From Europa, le 22.01.2016 à Montreuil.

Retour sur l’une de nos toutes premières interviews. En janvier 2016, nous avons rencontré Hugo Haas un des fondateurs du collectif d’architectes et designers : ciguë. Hugo nous a reçu dans l’atelier à Montreuil et dès l’entrée, l’odeur du bois et de la cheminée attire notre attention. L’idée de se réchauffer près d’un poêle à bois nous fait fondre. On découvre le « laboratoire » d’expérimentations, l’atelier de menuiserie, ensuite nous entrons dans un espace où une quinzaine de personnes travaillent de manière studieuse. Pas le temps de trainer, Hugo n’a pas beaucoup de temps, on monte vite dans la salle de réunion qui surplombe l’espace de conception. Débute alors une conversation sur ce collectif qu’il décrit comme un arbre qu’il faut parfois tailler mais aussi laisser pousser au fil des années. Il raconte la manière dont le collectif s’est formé, parle de processus de création et de la méthode que l’équipe a adopté pour exporter les projets à l’étranger.

LFE : Pourquoi ciguë ?

Hugo Haas : Grande question…. C’est juste un nom. Nous avions vingt-deux ans lorsque nous l’avons choisi. C’est féminin alors que nous étions six mecs, cela n’avait rien à voir avec l’architecture et nous ne voulions pas utiliser nos initiales. Il y a une poétique dans ce mot et les trémas sur le “e” ont quelque chose d’étrange. Le choix est assez sensible, c’est à la fois un poison, un médicament, une plante sauvage qui pousse au bord des chemins et dans les ruines. Le nom est là, il existe, nous vivons avec, comme en famille.

LFE : Comment ciguë a commencé ?

H.H : Nous avons créé le collectif en 2003 alors que nous étions en deuxième année à l’école d’architecture de la Villette à Paris. Camille Bénard et Guillem Renard travaillaient chez un architecte en tant que maquettistes, mais ils étaient principalement sur des chantiers à faire de la menuiserie, du mobilier.

Je suis le seul parisien du groupe, sinon les autres viennent de province. Ils ont grandi dans des maisons qu’ils ont retapées avec leurs pères. Depuis qu’ils sont gamins, ils vivent en quelque sorte dans un chantier perpétuel. Moi, c’était plutôt la mécanique, les motos anciennes et les motos de course. Dans notre première pratique collective, nous avons dès le début été dans un rapport direct à la matière. On s’est créé des sortes d’excuses à découvrir des processus de transformation de la matière. La place de la main et du faire a été primordiale. En école d’architecture en France, il y a souvent un manque par rapport au corps et au physique. C’est assez conceptuel et abstrait, il y a en général un atelier de maquette et c’est à peu près tout. Le rapport au corps est tellement important dans la conception. Cela fait du bien de toucher les choses. Cela fait du bien d’être sur le lieu. Il y a des moments où tu fais uniquement fonctionner ton cerveau et tu n’as pas de corps comme dans le fait d’écrire, de développer des idées et d’autres moments où il faut des expériences physiques. Et les deux se nourrissent. Cela n’existait presque pas en école d’architecture. Tu avais les cours d’arts plastiques où tu pouvais expérimenter deux-trois choses et mettre les mains dedans, mais pas beaucoup plus. Et cela dépend entièrement des professeurs. De manière très instinctive, nous avions juste envie de faire du chantier, de fabriquer par nous-mêmes, de nous confronter à la réalité.

Crédits photo : Learning From Europa

Nous avions eu une occasion avec une actrice française qui voulait une penderie et une bibliothèque dans son salon. On est parti sur des intuitions croisées. Très vite se sont posées les questions de la matière : où est-ce qu’on trouve du bois massif dans Paris ? Quel bois ? Où le travailler ? Nous avions un petit atelier rue Pelleport que nous partagions avec des graphistes et un peintre. Il y avait un grand espace collectif, c’est petit à petit devenu notre atelier. Nous y faisions des réunions à rallonge où nous parlions pendant des journées entières, ce qui n’était pas très productif dans l’immédiat, mais fondateur pour le groupe. En termes d’échange, de connaissance de l’autre et de rencontre. Une chose qui marche très bien entre nous, c’est l’écoute et la confiance.

De 2003 à 2008, on a fait plusieurs petits projets de mobilier en région parisienne sur ce mode-là, des maquettes aussi pour des expos et des agences, puis des rénovations d’appartements. Nous réalisions tout nous-mêmes : la démolition, les cloisons, la plomberie, l’électricité, le carrelage, le parquet, un tas de choses que nous n’avions quasiment jamais faites. Alphonse, Camille, Guillem avaient eu des expériences de chantier dans leur maison d’enfance, mais ce n’étaient que des bribes. Pour le reste, on a cherché, on s’est fait aider par des connaissances. La découverte de tous les métiers, les matières, les outils, a été passionnante et formatrice. Un peu plus tard, on a travaillé avec des entreprises générales pour les lots principaux, en se réservant le mobilier intégré et des sujets qui méritaient une attention spécifique.

« Côté structure, on nous a tout de suite conseillé de monter une SARL de menuiserie, car nous voulions clairement construire les choses nous-mêmes et pouvoir travailler sur les chantiers. »

On aurait pu choisir un cadre juridique d’artiste ou de designer, mais il nous fallait une assurance chantier. Tous nos projets du début, de 2003 à 2008, ont été réalisés alors que nous étions étudiants. Nous avons passé nos diplômes début 2008, des projets étaient déjà en cours et d’autres nous attendaient.

Crédits photo : Learning From Europa

LFE : Comment êtes-vous organisé au sein de l’agence ? Chaque associé a sa spécialité ?

H.H : La répartition des rôles s’est imposée d’elle-même, en fonction des qualités et défauts de chacun. On a des sujets de prédilections et des responsabilités, mais on partage tout. On est deux à avoir pris entre autres les sujets de gestion et deux autres plus attachés au développement de projets avec les équipes, à l’atelier, au détail. Il y a une sorte de complémentarité qui s’est confirmée avec le temps. Nous avons tous trouvé une place dans le collectif. C’est crucial dans un groupe sinon cela ne tient pas. Il faut que chacun reconnaisse ses qualités et défauts, que cette vision soit alignée avec la perception qu’en ont les autres, et qu’il y ait une véritable confiance dans le groupe.

Crédits photo : Learning From Europa

LFE : Est-ce que vous avez une « recette » ou c’est de l’expérimentation à chaque projet ?

H.H : On a toujours des recettes, des habitudes de travail. Il faut faire attention à ne pas en avoir dans les idées, mais on a besoin de mettre au point une trame de processus de travail au fur et à mesure des projets, et à partager au sein de l’équipe. L’expérimentation doit être située. Dans les domaines où l’on évolue, on ne peut pas tout renverser d’un coup. On est responsable d’un planning, d’un budget, de la livraison d’un projet. Je pense qu’il faut dérouler un processus créatif connu et identifier le sujet d’expérimentation pertinent au projet et à son contexte.

LFE : Comment se passent le choix et l’expérimentation d’un matériau ?

H.H : C’est très instinctif. Mais beaucoup de pistes viennent de notre lecture du contexte du client. Nous ne faisons que très rarement des projets juste pour nous. La majorité sont des commandes, des gens qui viennent nous voir. Ils apprécient ce que l’on fait pour x raisons. La première étape c’est de se rencontrer, de mettre en place une confiance et un dialogue. On doit essayer de comprendre ce qu’ils aiment et ce qu’ils n’aiment pas, ce qui fait sens pour eux et pour leur projet. Cette première approche nous donne la matière première à travailler. On définit un univers, un langage, des matériaux justes par rapport à la narration que l’on veut mettre en place. C’est un travail sensible d’équilibre entre les choses.

« Chez nous, le matériau a une grande place. Ce n’est pas un souhait formulé, mais un constat. »

On commence par des mots, parfois des images de références, mais je préfère des mots, des croquis, des choses très sensibles et abstraites, un peu intangibles. Et des matériaux. Avec un morceau de matière dans la main, tu peux commencer à imaginer des choses très facilement. Cela permet de toucher le concret tout en restant extrêmement sensible et en laissant plein de choses ouvertes. Ensuite, c’est une exploration de ce matériau et de sa mise en œuvre. Comment est-ce qu’on travaille cette matière ? Qui la travaille et avec quelle machine ? Jusqu’où peut-on aller ? Comment est-ce que ça se travaille traditionnellement ? Comment a-t-on envie de la travailler ?

LFE : Est-ce que c’est un vœu de s’être orienté vers l’architecture commerciale, y a-t-il plus de liberté ?

H.H : De 2003 à 2010, nous avons fait essentiellement des commandes privées liées à l’habitation pour des particuliers. Du mobilier, des rénovations d’appartement et de la petite construction. En 2011, après avoir réalisé notre première boutique pour la marque Aesop, on a été inondé de demandes notamment venant du monde de la mode. Ce n’est donc pas un choix, mais une belle opportunité. C’est un domaine qui a des moyens et un besoin d’expression et de démonstration quasi inépuisable. Parfait pour débuter et essayer plein de choses différentes. On a fait de très belles rencontres, des personnes avec des cultures et des imaginaires puissants. La rencontre et le dialogue autour du projet qui en découle peut-être magique. L’architecture commerciale n’est donc pas un choix, mais nous a permis d’exister (et on fait aujourd’hui attention à avoir une diversité de sujets).

Crédits photo : Learning From Europa

LFE : Y a-t-il une différence dans la conception lorsque vous faites des projets à l’étranger ?

H.H : Il y a pas mal de contextes différents. Je dirais que pour le processus de conception, c’est le même sauf qu’il faut identifier les contraintes locales et s’y adapter. Mais c’est surtout une histoire de communication et de chantier. Avoir une bonne équipe sur place et savoir leur parler, comprendre comment transmettre l’idée du projet. La communication de projet devient essentielle. Nous sommes parfois au milieu de plusieurs acteurs, comme lorsque nous réalisons une boutique à Tokyo pour Isabel Marant, où l’on doit développer le projet avec son équipe à elle à Paris, avec le partenaire local qui paie les travaux et investit dans le projet et les entreprises. L’enjeu est de se comprendre et de savoir comment développer des idées communes. Il faut beaucoup d’écoute et beaucoup de tact, il faut essayer plein de choses, il faut de la diplomatie et il faut mettre en place des outils graphiques et physiques qui remplacent les mots. Parfois c’est plus simple. La 3D est particulièrement efficace, mais il faut savoir quand est-ce que tu la dégaines et comment. Je pense qu’il ne faut jamais la sortir trop tôt, car elle fige le projet. Puis ça pose le problème de l’hyperréalisme, c’est presque plus beau que la réalité. On ne s’appuie pas sur des banques d’images de matériaux déjà existantes, on fait des photos des matériaux réels. On peut aller jusqu’à travailler des planches à l’atelier pour en reproduire les stries sur un échantillon de béton. On prend cela en photo et ça devient la texture de mapping. Parfois il vaut mieux rester plus abstrait et que les clients se fassent eux-mêmes une idée du projet sans cristalliser les choses par une image. Mais la pièce essentielle c’est le prototype. Un morceau du projet que tu peux envoyer sur place, et là à priori, plus de place pour le malentendu. On pousse cet objet dans nos processus de travail, comme pièce de référence, pièce sensible de transmission du projet.

On a été obligé de mettre au point notre manière de dessiner aussi. Avant, on était concepteur-réalisateur, donc pas besoin du dessin. Tu mets au point les principes généraux, les détails clés, mais tout n’est pas forcément dessiné. C’est évidemment très différent quand le projet est en Chine. Il faut dessiner parce qu’il y a toujours des micros choix qui se font sur place. Parfois en tant que concepteur, tu as envie de contrôler tout cela et parfois tu trouves de super artisans qui arrivent à s’inscrire dans la sensibilité du projet. Ce sont alors eux qui vont faire les bons choix par rapport aux indéfinis. Parfois, ils te proposent même des choix auxquels tu n’aurais pas pensé et qui sont encore plus enrichissants. Dans le cas contraire, lorsque les gens ne font pas les bons choix et que tu ne leur fais pas confiance alors il faut tout définir. C’est un peu embêtant, mais c’est une autre manière de travailler. Du coup maintenant on met beaucoup d’énergie dans les documents transmis.

« On fait des photos de process pour montrer comment patiner tel matériau ou telle finition sur un moulage plâtre et on envoie tout. On envoie des sortes de booklets qui accompagnent les protos. La question ici c’est : comment est-ce que tu racontes le projet à ceux qui vont le fabriquer pour toi ou avec toi ? »

Crédit photo : Learning From Europa

LFE : Avec quelques années d’expérience, quel recul tu prends sur ce que vous avez créé, est-ce que ça a évolué par rapport à ce vous aviez imaginé au départ ?

H.H : On ne s’attendait pas à quelque chose de particulier, le collectif est tellement organique. On a juste commencé quelque chose et ça pousse !

« Tu coupes les branches petit à petit, tu tailles, tu organises, mais ça pousse un peu tout seul aussi. Un collectif a une vie propre. »

On a commencé assez jeune et uniquement dans une dynamique de regroupement et de projet. Pour essayer des choses, se confronter à la réalité d’un métier, en commençant à très petite échelle. Mais tout ça très instinctif et sans discours.

C’est important de se poser ces questions : quels types de structures ? Quelles rythmiques à adopter ? Qu’est-ce que je fais tous les jours ? Combien de livres j’arrive à lire ? Combien de temps ai-je pour voyager ? Qu’est-ce qu’est le travail ? Qu’est-ce qu’est la vie ? Si tu poses des questions de structure d’agence, pour moi, c’est la vie en général que tu questionnes et comment tu veux vivre. Je pense que c’est essentiel de savoir si tu passes neuf ou onze heures tous les jours devant un écran d’ordinateur ou est-ce que tu passes la moitié devant ton ordi, la moitié dans une salle de réunion avec des gens ou dans un atelier en train de façonner. Ce sont des questions qui reviennent souvent autour de nous, pour les gens de notre âge (après trente ans). Il y a un moment où tu commences à t’inscrire dans ce que tu fais. Je ne sais pas si vous partagez cette perception-là aussi, mais je pense qu’il faut être vigilant sur les habitudes. Comprendre les bonnes et les mauvaises. C’est difficile, mais il faut continuellement se remettre en question, alors que tu es en activité. Les vacances font du bien pour ça. La prise de recul est importante à ce moment-là. Ça casse la rythmique. Le travail c’est un peu ça, c’est une rythmique. En plus lorsque tu as ta propre entreprise, ça ne s’arrête pas, la rythmique est très forte. Tu ne peux pas ne pas regarder tes mails un certain moment, tu ne peux pas ne pas répondre. Il y a trop de choses qui t’attendent. Si tu as envie que tout se passe comme prévu et que les gens soient contents d’être venus te voir et de travailler avec toi, tu as intérêt à assurer. C’est pour cela que les vacances sont primordiales. C’est dans ces moments-là que tu fais les vrais bons ajustements. Tu casses le rythme, tu changes de milieu, tu vas dans un autre pays, tu changes ta manière de vivre au jour le jour. Tu te reposes, après tu commences à avoir un regard critique sur ce que tu as fait durant l’année. Je trouve que le mois d’août en France est très bien. Au début j’étais dubitatif, on travaille avec plein de nationalités différentes et eux hallucinent sur nos vacances. Mais maintenant, j’ai un autre regard là-dessus et je leur réponds : c’est une exception française, elle est magnifique, vous devez la respecter et vous devriez tous vous y mettre. Vous imaginez, on peut partir pendant quatre semaines, aller faire d’autres choses, changer de vie. Après on revient, les choses sont plus claires. Ils sont généralement tous d’accord.

LFE : Est-ce que tu as un conseil pour la nouvelle génération d’architectes et designers ?

H.H : Faites-vous plaisir ! Et ne lâchez rien. Il faut aller jusqu’au bout. Mais avant tout, il faut être heureux dans ce que l’on fait, ne pas se prendre la tête. Rester humble, se faire plaisir, faire plaisir aux gens qu’il y a autour. Je crois que tout se passe bien quand on fait comme ça.

Crédits photo : Learning From Europa

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