INTERVIEW #1
Encore Heureux

Paris (France) — 13/11/2015

Interview Julien Choppin, Encore Heureux, Paris.

Propos recueillis par Maïlys Gangloff & Johan Soubise pour Learning From Europa, le 13.11.2015 à Paris.

Pour commencer le projet Learning From Europa, nous voulions d’abord interroger des architectes français pour avoir un aperçu de ce qui se fait chez nous avant le départ pour l’Europe. Nous sommes allés voir Encore Heureux, agence fondée par Julien Choppin et Nicola Delon dans le 10e à Paris. Un aspect de leur travail nous avait particulièrement interpellés : ils développent depuis quelques années une réflexion sur le réemploi de matériaux. Cela a donné naissance à une exposition – Matière Grise – et au projet du Pavillon Circulaire, à l’occasion de la COP21. Nous voulions observer comment ils ont été amenés à travailler sur ce sujet et en quoi cela a influencé leur manière d’appréhender un projet. Julien Choppin répond à nos questions.

Comment est née l’agence?

Julien Choppin : Encore Heureux est né en 2001. Nicolas Delon et moi-même avons fondé l’agence dès la sortie de l’école. Au départ Encore Heureux était ce qu’on appelle un collectif. Nous ne voulions pas que ça soit l’addition de nos deux patronymes, c’est-à-dire Delon – Choppin. Mais on a choisi ce nom-là qui nous a permis d’embarquer des gens divers et variés, avec des compétences diverses.

Ensuite, il y a eu notre diplôme, Wagon-scène – une salle de spectacle itinérante sur le réseau ferroviaire – qui fut aussi porté par Encore Heureux. Pour gagner notre vie, nous avons notamment fait des images de synthèse pour d’autres agences d’architecture. En conciliant les deux sur un mois, nous avions une semaine où nous faisions ça à plein temps, puis les trois autres semaines, nous développions d’autres projets. Pour commencer, on faisait des projets à toute petite échelle, pour des festivals par exemple, et pour lesquels on s’investissait énormément. On ne prenait quasiment pas d’honoraires et on investissait tout dans le projet. On travaillait trois fois plus que ce qu’il fallait. C’est ce qui faisait que les projets nous convenaient entièrement. Ensuite, un projet en appelle un autre et ça a vraiment fonctionné comme ça.

 

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crédits photo Encore Heureux

Puis il y a eu ce moment charnière où nous avons eu le prix des AJAP (Album des Jeunes Architectes et Paysagistes) et là nous sommes passés à l’architecture, nous avons pu arrêter les images de synthèse. C’est à ce moment-là que nous sommes devenus une société d’architecture. Alors qu’avant nous avions un statut de graphiste à la Maison des Artistes.

Est-ce que l’échelle d’intervention des projets a grandi avec le développement de l’agence ?

Julien Choppin : Dès le début nous avons souhaité faire à la fois des choses toutes petites, très courtes, et puis nous voulions quand même nous attaquer à des sujets plus importants. Et à l’inverse, aujourd’hui on continue de faire des choses très petites et éphémères, où il n’y pas forcément beaucoup d’argent. Par exemple, nous avons été invités à la dernière Nuit Blanche à Paris. Cela nous a demandé énormément d’investissement pour une nuit seulement d’événement. Et en parallèle, on s’engage sur des opérations de 3-4 ans.

C’est la posture qu’on revendique. Malgré tout, l’architecture c’est lourd, c’est dur, c’est éprouvant. Il y a plein de choses à prendre en compte. Pour nous, c’est important de conserver ce genre de choses qui sont vraiment des « à-côtés ». Mais ensuite, en fonction de la manière dont on les mène et de ce qu’on en fait, ils peuvent devenir de vrais champs d’activité. Le meilleur exemple c’est le réemploi des matériaux. C’était pour nous une vraie obsession, une envie. Et il y a deux ans, nous sommes allés le présenter au directeur du Pavillon de l’Arsenal. Il nous a dit que ça l’intéressait. Nous en avons fait une exposition et un catalogue qui ont eu beaucoup de succès ! Du coup on est engagé sur des procédures avec la ville de Paris pour mettre en place des filières avec des promoteurs. Alors qu’au départ c’est juste une idée qui était dans les cartons !

Cela fonctionne un peu comme un laboratoire de recherches au sein de l’agence ?

Julien Choppin : c’est proche d’une sorte de « think tank » même si c’est présomptueux de parler de ça. Mais en tout cas on est très attentif à ces petites choses qu’on a personnellement en chacun de nous. On fait germer ces idées, personne ne nous les commande jamais, mais il faut arriver à les mettre dans les bons circuits pour que ça se développe. C’est uniquement porté par nous-mêmes, il n’y a pas d’argent consacré spécialement à ça dans l’agence. C’est juste que l’économie des projets plus importants nous permet de dégager un peu de temps pour ces à-côtés. Pour Matière Grise, il y a eu 4 ans de maturation.

Par exemple cette question du réemploi, pour nous c’est vraiment de la prospective qui est issue d’une conviction personnelle, là ça prend une ampleur un peu particulière, ça se “professionnalise” un peu plus. Cela vient de nos expérimentations, et c’est devenu un projet d’agence. Ce sont des vases communicants. Alors que, par exemple, on a un projet dans les cartons – au stade tout à fait embryonnaire – qui est de travailler sur des toilettes sèches, du compost, dans des bâtiments, publics ou non. Dans ce cas on se demande comment s’attaquer à cette idée ?… Tu vois c’est aussi farfelu que lorsqu’il y a 5 ans où nous disions “bon on va récupérer des matériaux”. Mais nous n’avons pas de cellule, par exemple une partie de l’agence, qui soit dédiée à ça. C’est un travail de fond, c’est une sorte de jardin secret.

Donc cette réflexion vous a influencé dans la manière de créer un projet.

Julien Choppin : Ça nous est venu de notre directeur de diplôme. Quand on faisait le projet Wagon-Scène , il nous a dit : “OK je vous suis sur ce projet-là seulement si vous l’inscrivez dans le réel et si vous essayez de le faire vraiment”. Il nous a dit quelque-chose qui nous a marqués : “il n’y a pas 36 façons d’avoir des projets ; soit on est un « fils à papa » avec un père architecte qui nous refile des projets ; soit il faut passer par la voie des concours ouverts et sur un malentendu on en gagne un puis après c’est parti ; soit on crée son propre accès à la commande”. Cela veut dire que nous allons frapper aux portes et dire « j’ai une super idée ». Nous avons pris cette voie-là. Avec tous les échecs que cela a pu générer car forcément soit tu te fais à moitié piquer ton idée soit le projet s’arrête en chemin.

Mais par exemple le projet Wagon-Scène, nous n’avons jamais réussi à le faire mais nous avons eu, quelque temps plus tard, cette commande d’un train exposition parce que nous avions été repérés par la SNCF comme des gens potentiellement intéressés par les trains bizarres et du coup pouvant répondre à cette commande-là. Donc il y a vraiment cette idée que cette partie prospective et recherches puisse aboutir à des résultats tangibles dans la pratique professionnelle réelle.

Pouvez-vous nous expliquer comment démarre un projet, pour le Pavillon Circulaire par exemple ?

Julien Choppin : Le Pavillon Circulaire, c’est vraiment la suite de Matière Grise, nous avons fait l’exposition, avions exposé “la théorie” et ensuite nous avons eu l’opportunité de tester la pratique. Matière Grise, c’est venu d’une expérience traumatisante. En 2007, nous avions fait un train-exposition pour les 70 ans de la SNCF. C’était une version itinérante d’une exposition, qui devait faire le tour de la France dans un train. Nous avons fait la scénographie dans cinq voitures. C’était parfait, tout allait bien. Et au bout de 3 mois, tout part à la poubelle. Parce que nous les premiers, nous n’avions pas imaginé ce qu’il se passe à la fin. Le client s’en désintéresse, et puis c’est la réalité, tout le monde fait comme ça. Donc ça c’était un plutôt dur, car tous les matériaux étaient en parfait état, nous avions beaucoup travaillé et puis voilà… . Et à partir de là, nous avons commencé à nous confronter à cette question. Au départ c’était un schéma, que nous avions appelé le « Récup’ Center ». C’était une sorte de supermarché de matériaux de construction et l’idée était de voir comment ça pouvait marcher. Nous avons publié ce schéma dans une revue et nous avons eu plein de demandes d’étudiants qui sont venus nous voir sur ce sujet alors que nous n’avions encore rien fait.

Ce sont des choses qui sont assez décousues mais qui t’accompagnent petit à petit jusqu’à ce que tu les mettes dans la liste des sujets à explorer.

 

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crédits photo Cyrus CORNUT

Et pour un projet plus général, quelle est la manière de l’aborder ?

Julien Choppin : La méthode de travail sur un projet classique: C’est souvent un aller-retour entre intuitions et références. Les intuitions sont super fragiles mais c’est ce que tu as dans le coeur ou dans les tripes. C’est forcément fragile. Nous partageons ces intuitions en les bombardant de toutes les références de projets existants et de travaux que l’on apprécie. Souvent le jeu c’est cet aller-retour entre ces deux choses-là.

Ensuite on utilise différents outils. Comme beaucoup on adore travailler en maquette, en maquette réelle, maquette physique. Parce que ce sont de super outils pour travailler à plusieurs. Cela gère les imprécisions que gère moins bien la 3D, et puis surtout ce sont des outils de communication très puissants vis-à-vis des clients. Dès que tu leur montres une maquette ils sont comme des enfants. À toutes les échelles, la maquette peut être un peu petite, un peu mal bricolée, elle fait quand même son effet.

Pour en revenir au Pavillon Circulaire, vous avez fait de la récupération de matériaux, est-ce qu’ils ont conditionné la forme du bâtiment ?

Julien Choppin : Oui très clairement. Alors ça aussi ce sont des aller-retours. C’est de la conception par réaction, c’est-à-dire qu’avec la marge d’improvisation du réemploi, il faut quand même concevoir beaucoup de choses. Lorsque ces 400 portes identiques arrivent, et que l’on souhaite faire un bardage, il faut se demander comment le composer. La volumétrie générale avec ce toit en pointe, est ainsi calepiné par rapport aux portes. On va dire que c’est un aller-retour, même s’il faut forcément définir des volumes au départ, mais il y a toujours une forme d’ajustement. C’est vraiment de la conception par réaction.

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crédits photo Encore Heureux

Donc il y a une place à l’aléatoire, ou, au moins, à l’inattendu. C’est quelque chose que vous cultivez ou c’était juste dans ce cas précis ?

Julien Choppin : Si, c’est quelque chose que nous cultivons. Il y a des gens qui sont beaucoup plus ouverts ou en tout cas qui intègrent beaucoup plus d’inattendu que nous. Par exemple sur le réemploi, c’était très important de montrer que cela pouvait être maîtrisé et que nous pouvions l’intégrer en architecture. C’était une des choses que nous avions comme objectif. Nous sommes plus à l’aise lorsqu’il y a des contraintes à manipuler plutôt que la carte blanche totale.

Est-ce que vous ressentez plus de liberté dans la manière de faire, en fonction des municipalités ou des pays ?

Julien Choppin : Nous n’avons pas une grande expérience internationale mais par exemple le projet Dromad’ air que nous avons fait à Bruxelles, pour l’association Recycl’art, était beaucoup plus facile à faire en Belgique. C’était fluide. Nous avions pourtant créé un réseau de dromadaires en plein centre-ville sans qu’il y ait eu besoin de mettre des barrières partout. L’adjoint à la culture de la mairie est monté sur un dromadaire, je ne sais pas si cela aurait été aussi simple à Paris.

Nous allons faire un petit bilan, vous avez commencé en 2001, avec le recul, à partir du postulat de base, comment cela a évolué ?

Julien Choppin : Ce que nous pouvons dire, c’est que nous avons eu de la chance. Je soutiens le fait que nous avons fait des rencontres qui nous ont marquées, notamment la rencontre avec Patrick Bouchain, celle-ci a été très forte. Nous avions été le voir, nous lui avions écrit une lettre et nous voulions qu’il soit dans notre jury de diplôme. Il nous a dit : “Non je n’ai pas le temps, ça ne va pas être possible”. Il nous a dit : “Par contre je suis en train de faire un petit livre sur la Condition Publique à Roubaix, est-ce que vous pouvez m’aider à le finir ?” Nous nous sommes occupés de la partie graphique, et également de la rédaction des points de méthode. Nous avions rendez-vous le samedi et nous faisions les candides, un peu comme vous faites. Il était alors obligé d’expliquer sa méthode pour que nous puissions ensemble rédiger des sortes de petits aphorismes. Et au travers de ces échanges-là, nous sommes entrés dans l’intimité de sa pratique et de sa méthode. Cela nous a profondément marqué.

Ensuite il n’y avait pas tellement de postulat de départ. Il y avait plutôt une envie de travailler à plusieurs, il y avait cette rencontre très forte avec Nicola. Même si nous sommes le jour et la nuit.

Et vos attentes pour le futur ?

Julien Choppin : Les attentes et les envies c’est d’arriver à faire des projets qui ont une dimension écologique, sérieusement, parce que nous sentons que c’est une question de génération, ce n’est pas dans 5 ans ou 10 ans qu’il faudra s’y mettre. Il y a une vraie actualité encore plus criante avec la COP21. Nous cherchons à développer plutôt le lowtech. C’est une des directions de travail mais nous continuons d’être très intéressés de travailler à toutes les échelles.

Une dernière question, qu’est-ce que vous conseillez à la dernière génération d’architectes qui arrivent ?

Julien Choppin : Cultiver son jardin secret autour des projets que l’on a envie de faire, attentif à la manière at aux gens avec qui les faire. Je pense que c’est très important. Se faire confiance aussi, même quand on est jeune.

Vous êtes les derniers, les plus au fait des nouvelles formes, des nouvelles façons de concevoir. Je pense à toutes les économies du partage et toutes ces questions-là. Je pense que vous avez un regard différent vis-à-vis de ça.

Après je dirais d’aller frapper aux portes, de proposer des choses. Quand nous voyons les élus, ils sont en demande, ils ne savent pas toujours faire, ils n’ont pas forcément toutes les idées. Tandis que nous avons cette capacité à avoir des idées, par notre formation. Il y a des gens qui n’en ont pas et qui en cherchent. Il faut vraiment prendre son bâton de pèlerin, se faire violence et puis aller à la rencontre en disant : “je fais ci, je fais ça”. Et surtout vis-à-vis des gens qu’on admire et qu’on apprécie. C’est ce qui s’est passé pour nous avec Patrick Bouchain. Avec la SNCF par exemple, nous imaginions un truc incroyable, nous y sommes allés puis quelques années plus tard ils nous ont finalement commandé la scénographie d’un train. Récemment ils nous ont proposé de réfléchir à ce que nous pourrions faire en réemploi avec une partie de leur stock de matériel roulant. Là, nous avions les yeux qui brillaient, nos deux amours: la SNCF et puis le réemploi.

Cette première interview a été réalisée à Paris, le 13 novembre 2015. On en a un souvenir ému, le soir même on buvait des bières avec nos copains pour fêter le début d’une belle aventure. Malheureusement la soirée s’est finie plus tôt que prévu. Nous en sommes revenus plus motivés que jamais, déterminés à vivre notre jeunesse comme des fous et à travailler dur pour mener ce projet jusqu’au bout.

encoreheureux.org

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