INTERVIEW #15
Not A Number

Thessalonique (Grèce) — 21/06/2016

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Interview Ermis Adamantidis et Dominiki Dadatsi, Not A Number, Thessalonique

Propos recueillis par Maïlys Gangloff et Johan Soubise pour Learning From Europa, le 21.06.2016 à Thessalonique.

21 juin 2016, alors que les Britanniques votent pour sortir de L’UE, nous rencontrons les deux fondateurs d’un petit Studio établi à Thessalonique depuis 2010, en pleine crise économique. Accompagnés par le ronronnement de l’air conditionné, ils nous ont parlé des difficultés, mais aussi des opportunités laissées par ce contexte particulier. Ils ont trouvé des moyens de survivre en tant qu’agence d’architecture grâce à leur expérience internationale, et notamment leurs expériences professionnelles à Londres… La boucle est bouclée.

LFE : Pour commencer, pouvez-vous nous expliquer comment votre studio est né, quelle en est l’origine ?

NaN – Dominiki Dadatsi : Je pense que c’était en 2007.

NaN – Ermis Adamantidis : Pas exactement en tant qu’agence, mais nous avons commencé à travailler ensemble sur des concours, alors que nous travaillions dans de grosses agences à Londres. En 2010, nous avons établi cet espace, choisi un nom également, et commencé à nous présenter officiellement en tant qu’agence d’architecture. Donc nous avons d’abord testé comment ça fonctionnait, avant de prendre la décision de monter notre propre agence.

Vue de l'espace de travail / Crédits photo : Learning From Europa
Vue de l’espace de travail / Crédits photo : Learning From Europa

NaN – D.D. : En fait, on a pris cette décision après avoir longtemps travaillé dans d’autres agences à Londres. Et finalement on a pensé que ça serait une bonne idée de monter notre propre agence et de travailler ensemble.

NaN – E.A. : Oui, en 2009 Dominiki a dû rentrer en Grèce, et il y avait encore des opportunités ici, avant l’effondrement [la première crise Grecque en 2009-2010, ndlr]. Et on s’est dit « faisons-le maintenant ». Donc on a monté notre studio au milieu de la crise économique. C’était un peu contradictoire, mais c’est ainsi que c’est arrivé.

NaN – D.D. : Oui, ça a vraiment fait la différence. Je travaillais dans l’agence de Zaha Hadid et Ermis chez Norman Foster. Je suis rentrée, et oui, il y avait des opportunités en Grèce, avec une échelle, des budgets et des sujets différents… Mais quand même quelques opportunités.

LFE : Et où avez-vous étudié ?

NaN – E.A. : Ici d’abord, à Thessalonique, à l’école d’architecture. Ensuite Dominiki est allée à l’AA [Architectural Association school of architecture, ndlr] pour son master, au sein du Design Research Laboratory, en 2005. Puis j’ai fait un master « Adaptive Architecture and Computation » à Londres aussi, en 2009 à l’UCL [University College London, Bartlett school of architecture, ndlr].

LFE : Vous avez dit avoir commencé à travailler ensemble à Londres, quel a été votre premier projet majeur ?

NaN – E.A. : C’était le Pavillon BVLGARI à Abu Dhabi. L’équipe était composée de nous deux et de Madhav Kidao, un collègue de Londres, on a commencé ensemble. C’était un projet avec un budget qui nous a permis de tester quelque chose de plus expérimental en matière de construction, de matériaux, de forme. Le client était très exigeant, et c’était une bonne chose. Le planning était très serré, mais c’était un projet très intéressant, c’était sympa d’avoir ça au début de notre agence.

Le pavillon BVLGARI à Abu Dhabi / Crédits photo : Not a Number
Le pavillon BVLGARI à Abu Dhabi / Crédits photo : Not a Number

LFE : C’était un concours?

NaN – E.A. : C’était un concours privé.

NaN – D.D. : Un concours privé, oui, mais c’était une incroyable opportunité pour débuter. C’est très dur d’obtenir des projets, pour montrer ce que tu vaux, exprimer tes idées, donc pour nous c’était un super commencement. Et c’était très intéressant de travailler à l’étranger, parce que ça te force à concevoir de manière différente. C’était très loin, et très difficile, mais très sympa.

LFE : Vous êtes revenus à Thessalonique, pourquoi ce choix ?

NaN – D.D. : En Grèce on avait une chance de monter notre petite agence, on avait l’opportunité de commencer notre propre entreprise et de travailler de manière autonome.

NaN – E.A. : À cette époque, tu pouvais essayer de faire toi-même quelque chose du début à la fin, ce qui est compliqué dans des économies plus importantes. Comme à Londres, où c’est plus facile de travailler sur des projets très intéressants, mais tu restes très spécialisé et tu travailles sur une très petite partie d’un projet immense. Encore une fois, c’est aussi très intéressant, mais si tu veux te tester et monter ta propre agence, ça n’est pas le meilleur endroit pour le faire.

NaN – D.D. : C’est très compliqué de le faire à l’étranger. Et je pense que, en Grèce, les choses commencent à changer, je ne suis pas sûre que les jeunes aient encore la chance de commencer leur propre studio si facilement. Je crois que nous étions parmi les derniers à avoir cette chance.

LFE : Nous avons vu que vous avez beaucoup de projets à l’international, est-ce que regarder vers l’étranger a été un moyen de trouver des opportunités pendant la crise ?

NaN – E.A. : Oui, absolument, tu as plus de temps pour essayer de chercher des opportunités quand il n’y a rien près de chez toi.

NaN – D.D. : Oui, je pense que c’est la principale raison.

NaN – E.A. : Nous aimons voir ça comme, disons, pas une chance, mais une opportunité.

NaN – D.D. : Et je pense qu’on est un peu habitué avec cette manière de faire, de travailler dans différents pays, à distance. Dans nos agences on avait l’habitude de travailler sur des projets qui étaient très éloignés de Londres. Donc d’une certaine manière on avait l’expérience pour supporter ça.

NaN – E.A. : C’est aussi un challenge de s’essayer à des concours internationaux, ou dans un environnement culturel différent. C’est très intéressant d’apprendre à connaître cet environnement et d’essayer de l’exprimer à travers son design. C’est très excitant, mais ça n’a rien d’exceptionnel, beaucoup d’agences font ça aujourd’hui. Les distances sont réduites et tout le monde conçoit pour partout dans le monde, je ne crois pas que ça soit quelque chose de singulier.

NaN – D.D. : Et je pense que c’était un besoin, parce que l’Europe était en difficulté à ce moment-là et c’était très dur d’obtenir des projets. Mais finalement cette interaction avec différents pays, différentes personnes, différentes cultures est très intéressante. Ça a peut-être débuté comme un besoin, mais aujourd’hui c’est la plus belle partie de notre travail, d’avoir la chance d’échanger avec tant de personnes différentes, avec des climats différents… C’est à chaque fois très excitant.

LFE : Est-ce que le pays dans lequel vous faites un projet influe sur la manière même de mener le projet ? Est-ce que vous avez relevé des différences entre les pays, les projets ?

NaN – E.A. : Oui, à cause des différences culturelles, c’est très intéressant. C’est super de voir quelle est la mentalité à l’est, quelle est la mentalité dans d’autres pays où on a eu la chance de travailler, comme en Roumanie par exemple, en échangeant sans arrêt avec le client. Ça a à voir avec la manière de mener le projet, bien sûr. On apprend beaucoup de ce processus. Quant aux projets, ça dépend du client, de ce qu’il veut, quel caractère il a… c’est la relation architecte-client qui définit l’approche du projet.

NaN – D.D. : Oui, ça dépend aussi de la mentalité du client, c’est très différent à chaque fois. Combien souhaite-t-il dépenser ? À quel point veut-il s’investir dans un projet architectural ? Ça dépend si c’est un client privé, si c’est une entreprise, un groupe de personnes, tu dois faire avec tant d’idées et d’opinions différentes… Donc ça ne dépend pas uniquement du pays ou de la culture, c’est aussi dû au client, et c’est un aspect très important de la conception. À chaque fois, tu conçois pour quelqu’un de différent, donc tu dois plus ou moins suivre son histoire ou ses idées.

Le Juice Bar Cabin à Bucarest, Roumanie / Crédits photo : Not a Number
Le Juice Bar Cabin à Bucarest, Roumanie / Crédits photo : Not a Number

LFE : Est-ce que le contexte politique a une influence aussi ? Peut-être dans l’obtention de permis de construire, les différentes réglementations…

NaN – E.A. : Nous n’avons pas été impliqués dans des projets aussi gros hors de Grèce pour être vraiment confrontés à ces processus. Mais en Roumanie, on a dû faire quelque chose comme ça. Ce sont seulement des ingénieurs qui s’occupent de ça, l’administration, les permis de construire, les autorisations, etc. Donc tout est réalisé généralement avec un architecte local pour faire face à ces choses. Nous avons donc été plus impliqués dans la conception.

NaN – D.D. : À Dubaï, toute la procédure était accélérée, comparée à d’autres pays, mais ça n’était pas autant cadré. À Bucarest, nous avons eu à traiter à chaque fois avec différentes autorités pour avoir toute sorte de papiers. À Dubaï, tout était plus rapide, mais d’une autre manière, pas si formel. Ils décidaient de faire quelque chose et ils le faisaient en cinq ou dix jours, donc c’est une mentalité très différente.

LFE : Vous nous avez parlé du temps laissé par le contexte de la crise en Grèce, qui vous a permis de chercher des projets à l’étranger. Est-ce que vous avez aussi utilisé ce temps pour développer des projets personnels ?

NaN – E.A. : On pense à beaucoup de choses, mais on n’a jamais poussé ce genre d’idées plus loin… Il faut beaucoup réfléchir avant de se lancer dans quelque chose comme ça, parce que le risque est toujours plus important. Développer ce genre de choses signifie aussi les financer. Quelques personnes ont vu dans cette démarche une solution à la crise et ont eu des idées. Mais pour ma part, ça revient à commencer quelque chose de différent de la conception, quelque chose d’autre, que, du moins pour l’instant, je n’ai pas ressenti le besoin de faire.

NaN – D.D. : Aussi, en empruntant ce chemin, tu contournes un autre aspect, qui est le client lui-même. Parfois c’est très intéressant de tester soi-même ses idées, sans facteur extérieur ou influence, c’est comme un concours que tu gagnes et que tu construis. Mais pour être honnête, au final, à chaque fois le client a été un guide très important pour notre conception. C’est très stimulant d’essayer de suivre les besoins de quelqu’un d’autre.

NaN – E.A. : Parfois c’est bien, et parfois non, et parfois ça se passe tellement mal que tu décides de ne pas suivre ce genre de client.

NaN – D.D. : Oui, mais à chaque fois tu en retires quelque chose. Au final, tu peux dire qu’il y a eu quelques bons et mauvais moments. Mais tu apprends plus de choses de ces bons moments, de cette interaction. Donc je pense que les projets personnels donnent plus de liberté, mais n’offrent pas cette maturité gagnée après tous ces échanges que tu peux avoir avec un client.

"Thessaloniki's Wet Dream" - Proposition pour un concours à Thessalonique / Crédits photo : Not a Number
« Thessaloniki’s Wet Dream » – Proposition pour un concours à Thessalonique / Crédits photo : Not a Number

LFE : Vous avez dit avoir été influencés par vos expériences chez Hadid et Foster, quelles sont vos autres influences ?

NaN – E.A. : Je pense que c’est internet [rires], notre environnement…

NaN – D.D. : Oui, ces agences c’était une super expérience, comme une grosse école.

NaN – E.A. : Oui, mais de manière inconsciente peut-être, je ne le ressens pas vraiment. Mais je dirais que tout est influence. Quelque-chose qui n’a pas de valeur particulière, ou pas très intéressant ou qui n’a pas une très belle architecture, pourrait avoir quelques détails qui peuvent aider, parfois même un objet peut vous donner une idée pour un bâtiment.

NaN – D.D. : Je pense que la plupart du temps c’est le concept, la fonction d’un bâtiment, c’est la manière dont tu imagines les gens qui vivront là ou qui utiliseront ta construction. Donc à chaque fois ce sont des choses que tu observes, comme la nature, la culture, les traditions…

NaN – E.A. : Oui, c’est plutôt quelque chose d’abstrait. Mais je ne pense pas que les idées viennent comme ça. Je crois que tu pars toujours de quelque chose, même si tu ignores si c’est quelque chose qui existe, que tu as vu et apporté. Parfois tu copies, d’une certaine manière, mais en amenant les choses dans une autre dimension, une autre interprétation.

LFE : Comment décririez-vous votre processus de conception, votre approche d’un projet ?

NaN – E.A. : Le combat !

NaN – D.D. : C’est la meilleure manière d’avoir de bons résultats, non ? [rires]

NaN – E.A. : Et puis du repos pendant quelques jours, et se battre à nouveau, et tester plein d’idées…

NaN – D.D. : Oui, quelqu’un doit faire le gentil, et l’autre le méchant [rires], c’est comme ça que ça marche. Donc c’est un peu comme l’ange et le diable. C’est très dur quand tu travailles sur quelque chose, tu deviens tellement attaché à ce que tu es en train de dessiner, qu’à la fin tu n’es pas très objectif sur ta production. Tu ne peux pas changer d’avis sur certaines choses, et tu deviens plus impliqué que tu ne devrais l’être. Donc si quelqu’un arrive et te parle de problèmes sur ce que tu as conçu, au début c’est dur à comprendre et à accepter, mais à la fin le résultat devient meilleur.

NaN – E.A. : Oui, la discussion amène quelque chose de très fort. C’est un processus génial qu’on ne peut pas vraiment définir. Parfois tu peux commencer par penser que ce que dit l’autre est idiot et que tu ne peux pas l’accepter, mais à un moment quelque chose se débloque, et tu ne comprends pas de quelle manière, ça peut durer un jour ou deux, mais finalement tu arrives à une conclusion différente, que tu n’aurais jamais atteinte sans discussion.

NaN – D.D. : Oui, c’est très dur d’avoir du recul sur sa conception et d’être son propre jury, donc d’une manière, l’un de nous fait toujours le jury et la critique pour l’autre.

Détail de l'agence / Crédits photo : Learning From Europa
Détail de l’agence / Crédits photo : Learning From Europa

LFE : Donc la discussion constitue un véritable outil dans votre processus de création, est-ce que vous utilisez d’autres outils, je parle d’outils physiques, comme des maquettes ?

NaN – E.A. : On aimerait avoir des maquettes physiques, mais c’est très chronophage. C’est difficile de travailler dans un petit bureau, vous devez investir beaucoup de temps pour faire une maquette, et la modélisation 3D est juste plus rapide pour tester des idées. Si on avait un projet de plus grande envergure qui nous laisserait plus de temps, on pourrait utiliser cette méthode, mais jusqu’à présent, nous avons des projets comme des expositions, des installations, avec un calendrier très serré. On doit tester les choses très rapidement. Mais quand on s’arrête sur une idée grâce à ce processus, on fait plus de tests à échelle un. Ça nous permet de voir comment nous allons construire ; je parle d’une plus petite échelle, ce n’est pas un bâtiment. Donc c’est principalement ce genre de maquettes que nous utilisons.

NaN – D.D. : On sait que la maquette physique ne peut pas être remplacée par le modèle 3D, mais c’est vraiment dur de l’utiliser de la même manière que l’on utilise l’ordinateur. C’est difficile de tester plein de choses très rapidement et d’obtenir plus ou moins notre résultat final.

Ermis Adamantis nous montre quelques prototypes à échelle un / Crédits photo : Learning From Europa
Ermis Adamantis nous montre quelques prototypes à échelle un / Crédits photo : Learning From Europa

LFE : Est-ce que vous considérez chaque projet comme une opportunité pour tester ou expérimenter de nouvelles choses ?

NaN – D.D. : Et à chaque fois je dis que c’est la dernière fois !

NaN – E.A. : Mais c’est comme ça que ça finit généralement ! [rires]

NaN – E.A. : Parfois, consciemment, nous essayons de tester quelque chose depuis le départ. D’autres fois, on dessine quelque-chose et puis on teste différentes idées sur la manière de le construire, et c’est une partie très intéressante de la conception, avec un ou plusieurs fabricants, en essayant des matériaux. On a eu la chance jusqu’à maintenant de pouvoir utiliser différents matériaux, et c’est à chaque fois un processus nouveau pour nous. On ne copie pas des projets antérieurs, en utilisant le même matériau, c’est à chaque fois très compliqué.

NaN – D.D. : Oui, je pense qu’on aime vraiment la matérialité, et on est curieux d’utiliser différents matériaux, avec différentes mises en oeuvre.

NaN – E.A. : On aime la manière dont le matériau définit notre design au final, parce qu’on démarre souvent avec un concept basic, puis on le teste avec la matérialité, et puis ça remonte et ça agit rétroactivement sur le design, sur la forme.

NaN – D.D. : C’est un processus très intéressant, bien que compliqué aussi.

LFE : À quel stade du projet faites-vous le choix du matériau qui sera employé ?

NaN – D.D. : Très tôt, je pense.

NaN – E.A. : Oui, ça n’est pas clair dès le départ…

NaN – D.D. : Mais au bout d’un moment ça fait pleinement partie de la conception, le choix n’est pas fait à la fin. On ne boucle pas le concept avant de se demander « OK, quel matériau on va utiliser ». C’est vraiment une force qui tire la conception. Nous aimons vraiment la matérialité et nous pensons que c’est primordial de l’intégrer tôt dans la conception.

NaN – E.A. : Par exemple, on va penser à la manière d’économiser de la matière pour faire un projet, mais aussi à l’efficacité du design vis-à-vis de l’usage qu’est fait des matériaux, sans multiplier inutilement les formes et les objets. On essaye toujours d’optimiser la manière d’utiliser le matériau que l’on choisira.

NaN – D.D. : Et nous essayons aussi d’intégrer les qualités et les propriétés du matériau choisi.

LFE : Et les maquettes à échelle un permettent de faire cela plus facilement?

NaN – E.A. : Eh bien, nous avons toujours une maquette à échelle un avant de finaliser et de construire un projet.

NaN – D.D. : Quand tu utilises un matériau qui est inattendu ou inhabituel, tu dois l’utiliser avant son application finale, car c’est très risqué. Donc à chaque fois qu’on utilise ce genre de matériau, on fait une maquette pour être sûrs que ça marchera tel qu’on l’a imaginé. Pour Abu Dhabi, pour le pavillon BVLGARI, c’était la première fois que les ingénieurs devaient construire quelque chose avec ces tubes d’acrylique, donc on devait les tester à échelle réelle pour voir si le matériau se comportait de la manière qu’on imaginait. Donc c’est essentiel d’avoir ces maquettes à échelle un avant la construction.

Detail of the acrylic tubes at the BVLGARI Pavilion in Abu Dhabi / Photo credits : Not a Number

Détail des tubes d’acrylique du pavillon BVLGARI à Abu Dhabi / Crédits photo : Not a Number

LFE : Vous amenez aussi les ingénieurs et les fabricants à tester de nouvelles choses, de manière inhabituelle pour eux ?

NaN – E.A. : Quand on a le temps de travailler avec les ingénieurs et de tester différentes techniques, alors oui on essaye plein de choses. Sinon il faut prendre des décisions très rapidement, et essayer de sentir si la direction prise est la plus juste. Mais oui, on teste toujours des choses avec les fabricants, parce qu’ils nous apportent leur expertise et leurs connaissances, et on essaye des choses ensemble.

LFE : Vous avez monté votre studio en 2010. Maintenant avec 6 ans d’expérience, avec le recul, comment voyez-vous votre agence, et quelles sont vos expectatives pour les années à venir ?

NaN – D.D. : Je crois qu’on a eu de très bonnes opportunités, et on a eu la chance de faire de très belles choses. Mais d’une manière générale, la crise économique ne nous a pas aidés à tirer profit de notre jeunesse et de notre jeune agence, et à montrer beaucoup de choses… C’est toujours très difficile de saisir ces petites opportunités, et de montrer nos compétences, et ce qu’on vaut.

NaN – E.A. : Oui, en Grèce tout demande beaucoup d’efforts, en comparaison à d’autres pays d’Europe, c’est ce que je ressens. L’architecture n’est pas tellement appréciée ou valorisée au sein de la population et des institutions. Les choses sont très difficiles quand il s’agit de l’administration ou de la bureaucratie, et encore plus maintenant avec la crise. En Grèce, un architecte de cinquante ans est considéré comme un jeune architecte, alors que dans d’autres pays d’Europe ça serait plutôt quelqu’un de trente ou trente-cinq ans. Il y a des gens qui ont déjà construit des projets à trente-cinq ans. Donc il y a des bons et des mauvais côtés à monter son agence ici.

NaN – D.D. : Oui et d’une manière, ce genre de crise laisse de la place à l’expérimentation, pour de nouvelles idées, pour des startups, mais d’un autre côté c’est une procédure très lente et très difficile. Je veux dire, six ans ça n’est pas une longue période, mais ça n’en est pas une petite.

NaN – E.A. : Oui, il faut s’armer de patience pour se sentir bien ! [rires]

NaN – D.D. : Et pourtant je crois vraiment qu’on a été parmi les plus chanceux, on a eu la chance d’avoir ces opportunités. Et on essaye toujours d’être optimistes et de sentir que les choses s’améliorent d’année en année, on verra bien… Mais je pense qu’on est vraiment heureux avec ce qu’on a jusqu’à présent !

NaN – E.A. : Oui, on est heureux ! Et puis on ne sait jamais, il y a des hauts et des bas. On a connu des temps plus durs en Europe, ça n’est pas si mal, et l’économie, ça monte et ça descend continuellement. Si on peut au moins survivre d’une certaine manière, en prenant du plaisir avec ce qu’on fait, et apprendre à travers les processus, alors c’est très intéressant. On apprend toujours quelque chose dans nos professions, c’est vraiment gratifiant. Et oui, on espère toujours que quelque chose de plus grand arrive.

NaN – D.D. : On a l’opportunité de s’essayer à plein de nouvelles choses, de nouveaux domaines, de participer à des concours. Sinon, si tu as tellement de projets et que tu rentres dans une logique de rentabilité, tu perds ta force, tu n’as pas le temps de faire de concours, de montrer tes idées… Donc d’une manière il y a de bonnes et de mauvaises choses, donc il faut savoir tirer avantage des deux. Et espérons encore plus !

LFE : Pensez-vous que les gens sont sensibilisés au design et à l’architecture en Grèce ? Comment perçoivent-ils l’architecture contemporaine ?

NaN – D.D. : Les Grecs ne sont pas vraiment instruits, architecturalement parlant, je pense que dans d’autres pays les gens sont plus proches de l’architecture, ils suivent l’architecture, ils visitent des bâtiments incroyables, ils ont la chance de voir et de se familiariser avec tellement de beaux bâtiments. En Grèce, on est assez pauvres en architecture contemporaine, les gens ne sont pas habitués à ce genre d’architecture.

NaN – E.A. : Ça vient peut-être de l’éducation, si les gens sont sensibilisés à l’architecture dès leur jeunesse, j’imagine qu’ils sont plus ouverts. Ils ont le sens de l’espace dans une plus grosse proportion de population. Mais ici, les gens restent coincés dans des formes traditionnelles, dans l’histoire grecque. Il y a beaucoup d’endroits en Grèce où les conseils régionaux d’architecture protègent la zone. Donc il faut construire avec quelques toits en particulier, et des motifs anciens, afin de ne pas abîmer le cadre traditionnel. Mais ils voient cela d’une manière très étroite, sans laisser place à la réinterprétation de ces formes typiques ou traditionnelles.

NaN – D.D. : C’est sûr qu’on n’est pas une population très ouverte d’esprit. En tant que nation, je pense que nous avons eu peur de l’innovation dans l’architecture. Parfois les gens voyagent à l’étranger et voient de nouveaux bâtiments et les apprécient, ils sont impressionnés et ils reviennent excités à ce sujet, mais ici ça n’est pas accepté.

NaN – E.A. : Même s’ils voient des architectures modernes dans d’autres pays, je ne suis pas sûr qu’ils l’apprécient tant que ça… Les gens aiment les belles villes européennes, mais pas pour leur architecture contemporaine, plutôt pour la partie historique et touristique.

LFE : Je pense qu’on rencontre le même problème en France, les villes ont des centres historiques très forts, sur lesquels l’attention est focalisée pour favoriser le tourisme. Donc ça n’aide pas la population à juger de la qualité de la production contemporaine.

NaN – E.A. : Ici, si vous regardez les villes, rien n’a été conservé des villes Grecques de l’époque, comme dans les villes françaises ou d’autres en Europe. Quatre-vingt-dix pour cent de nos villes ont été reconstruits autour des années 50-60. Ils ont autorisé la reconstruction sur toutes les parcelles privées, en détruisant les bâtiments anciens et en en construisant de nouveaux, dans le style moderne de l’époque, mais pas de bonne qualité, juste dans un processus d’efficacité pour répondre aux besoins économiques du pays à ce moment-là. Donc on a des villes affreuses de ce point de vue, on ne les a pas préservées comme vous l’avez fait en France par exemple. Ainsi, tout ce qui est moderne a été assimilé par les gens comme quelque chose de mauvais. Le mouvement moderne est arrivé et a détruit nos villes. Évidemment ça n’est pas la réalité, les responsables sont les gens qui ont conçu ces bâtiments, qui bien souvent n’étaient même pas architectes. Il y a une loi ici qui autorise les ingénieurs civils à concevoir et construire des bâtiments, c’est fou…

NaN – D.D. : Et c’est toujours plus rapide de concevoir et de construire d’une traite, quand une seule personne fait tout. Donc c’est comme ça que ça marche en Grèce, parce qu’ils ont eu besoin d’énormément de logements sur un temps très court, les gens quittaient les campagnes pour s’installer dans les villes.

NaN – E.A. : Oui c’était une énorme industrie jusque dans les années 90, l’industrie de la construction des projets privés.

NaN – D.D. : Il y a eu ce boom dans la construction parce que les gens avaient besoin de logements pour vivre, personne ne s’intéressait à la conception, et cette loi n’a vraiment pas protégé la manière dont les villes ont été conçues et construites. Si vous regardez nos villes du point de vue de la conception, des rues très étroites, des bâtiments très hauts… C’était de l’apprentissage par l’expérience, et maintenant certaines choses sont cadrées par la loi, comme les proportions, mais pas la conception, et puis c’est trop tard !

NaN – E.A. : L’architecture c’est très compliqué à remplacer, non ? C’est une industrie très lourde, très coûteuse, donc ça ne se change pas facilement.

NaN – D.D. : Ça demande du temps et de l’argent.

LFE : Et pour finir cette interview, si vous aviez un conseil à donner à la nouvelle génération d’architectes et de designers, quel serait-il ?

NaN – D.D. : D’être fort, et de ne pas perdre de vue ses rêves. C’est facile d’arrêter d’imaginer, d’arrêter d’être optimiste et innovant, c’est tellement facile d’oublier tout ce qu’on nous a enseigné à l’école, et cette flamme qu’on avait pour la conception et le fait de participer à changer le monde, donc je pense qu’il faut à tout prix garder ça !

NaN – E.A. : Oui, ne perdez pas votre passion et adaptez-vous, adaptez-vous afin de ne pas perdre la tête. Cela dépend de la difficulté de votre environnement. D’une certaine manière, si vous êtes un architecte passionné, vous tenez vraiment à pratiquer votre métier tel que vous l’entendez, mais à mesure que vous grandissez, vous vous rendez compte que ce n’est pas toujours ainsi. Vous devez apprendre à vous adapter, et développer votre profession selon les circonstances et apprendre de ça.