INTERVIEW #13
Petokraka

Belgrade (Serbie) — 14/06/2016

Interview Milica Maksimović et Aleksa Bijelović, Petokraka, Belgrade

Propos recueillis par Maïlys Gangloff et Johan Soubise pour Learning From Europa, le 14.06.2016 à Belgrade.

14 juin, le lendemain de notre arrivée à Belgrade. Nous nous apprêtons à rencontrer un petit studio formé par deux amis, habitants de la capitale serbe depuis toujours. Nous arpentons la petite rue arborée à la recherche de leur agence, en longeant une série de maisons individuelles. Nous trouvons finalement l’adresse où nous retrouvons Aleksa Bijelović, qui arrive au bureau en même temps que nous. Il nous invite à entrer et nous présente à son amie et associée, Milica Maksimović. Ils nous reçoivent dans leur petite salle de réunion aux murs en vieille briques laissées apparentes et fermée d’une cloison vitrée.

Ils partagent leur espace de travail avec des designers graphiques, une “société soeur”, comme ils l’appellent, ils font partie de la famille. Cette proximité leur permet de s’impliquer aussi dans ce domaine du design, qu’ils trouvent particulièrement dynamique et créatif en Serbie.

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Crédits photo : Learning From Europa

“Nous nous tournons toujours vers les champs du design, pour nous éloigner de l’architecture conventionnelle.”

Une des raisons de cette ouverture vers d’autres domaines réside dans leur regard critique sur le système éducatif de leur faculté. L’université de Belgrade était une énorme école d’architecture, plus proche d’une école d’ingénieur. Ils ont donc toujours souhaité entreprendre quelque chose d’autre, quelque chose en plus, quelque chose au-delà de l’architecture comme une profession strictement de construction. Ils ont tiré profit du peu d’enseignements créatifs qu’ils avaient pour développer d’autres compétences. Leur premiers engagements professionnels furent finalement des travaux de graphisme et de web design. Aujourd’hui, ils mesurent encore les différences dans les études entre les pays européens.

Milica Maksimović : Il y a des étudiants qui viennent ici pour des stages, de toute l’Europe en fait. Et il y a une telle différence entre les étudiants de Belgrade et de Serbie en générale, et ceux d’autres pays européens. Une fois, nous avons eu deux étudiants de la même université en République Tchèque. Ils étaient incroyables, dans leur manière de se comporter en tant que créatifs. Ils étaient seulement en première année mais déjà tellement indépendants et conscients de leur potentiel. Et nous pensons vraiment que c’est grâce à leur école, qui est une sorte d’école expérimentale. La société et le contexte dans lequel ils ont grandi jouent aussi, mais ils avaient une sorte de programme complètement expérimental, dans le sens où il n’y a pas d’emploi du temps, pas d’examens fixes, ce genre de choses. C’est une sorte de communauté, partageant leurs connaissances, leur temps, l’espace… Définitivement, l’éducation est très importante.

Aleksa Bijelović : Ici tu as le professeur comme principale autorité et les étudiants en-dessous, et nous détestons ça. C’est tellement fermé, tellement rigide, et les gens qui sortent de cette école, ils cherchent un travail, point. Que faire d’autres?… C’est triste à dire, parce que ça ne devrait pas marcher comme ça.

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Crédits photo : Learning From Europa

Tous deux architectes, ils tentent de porter un regard critique sur leur profession. Leurs expériences les ont conduits à éviter la plupart du temps le marché des concours en Serbie. Cette position s’inclut dans un processus assez naturel et spontané de sélection des projets.

AB :  Nous avons participé à quelques concours publics, notamment lorsque nous étions encore à l’école. Mais nous avons réalisé rapidement que ces genres de concours étaient surtout une perte de temps et de moyens. Principalement à cause de la très faible probabilité que le travail et les efforts investis aboutissent à une réalisation physique… Et ce pour beaucoup de raisons différentes. Toutefois, après tout ce temps, il nous arrive encore d’envisager de répondre à des invitations à des concours restreints, qui sont rémunérés, et parfois nous le faisons. Et en fait, il arrive que quelques uns finissent par être réalisés.

Rester ouverts à d’autres domaines et ne pas considérer l’architecture comme une profession fermée leur a permis de grandir petit à petit. Ils ont débuté avec des choses très variées, comme le graphisme, le webdesign, la scénographie d’exposition, l’architecture intérieure, le mobilier, et tout ce qui pouvait être au croisement de ces disciplines. Une chose menant toujours à une autre, tous les projets ont encore la même importance à leurs yeux, petit ou gros, quand beaucoup d’architectes ou de designers voient les petits projets uniquement comme un moyen de débuter, avant d’en obtenir de plus gros. Tout est traité avec la même implication, la même intensité de travail, de discussions. Ils ont débuté avec de petites choses, des petites missions, en restant patients, sans aspirer à tout prix à quelque chose de plus grand. C’est peut-être la seule “stratégie” qu’ils tentent d’appliquer pour le développement de leur studio : garder leur activité locale et à une petite échelle en terme d’exposition et de communication.

“On essaye vraiment de ne pas être trop exposés, c’est le principal problème des agences de design autour du monde, parce que tu deviens vite une sorte de marque. Je pense que la créativité en souffre, quand tu ne restes pas aussi petit qu’à tes débuts.”

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Crédits photo : Learning From Europa

Leur travail et leur agence évoluent suivant un processus naturel, en prenant les choses comme elles viennent, en suivant le courant. Leurs commandent viennent les unes après les autres, souvent par le bouche à oreille. Ce processus naturel s’applique aussi à leur travail quotidien et leur manière de faire, faite d’intuitions et d’adaptation.

AB : Nous ne sommes pas du tout structuré, nous n’avons pas de stratégie de répartition du temps de travail, pas d’horaires fixes… Si on ne se sent pas de travailler, on prend juste quelques jours off, ou si il le faut, on travaille jour et nuit pendant un temps.

MM : Je pense que ce sont nos habitudes étudiantes que l’on poursuit d’une certaine manière.

AB : Parfois les gens essayent de nous dire que l’on fait fausse route…

MM : Oui, j’imagine que les gens ont du mal avec les approches non conventionnelles dans les affaires.

AB : Oui, mais on ne considère même pas notre travail comme une affaire, en fait quand on dit “affaire”, c’est vraiment trop sérieux. Même si finalement c’en est une…

Les mots “entreprises” ou “affaire” semblent en décalage avec leur philosophie. Il n’imaginent pas travailler avec des employés. S’il doivent un jour intégrer une troisième personne au studio, ce sera quelqu’un qui travaillera avec eux, et non pour eux, en accord avec leur attachement à l’indépendance en tant que studio, mais aussi en tant qu’individu ou qu’esprit créatif.

“Nous agissons comme une entreprise “normale”, comme nous en sommes les patrons… Mais on déteste être des patrons, on déteste dire à quelqu’un quoi faire, quand le faire et que faire ensuite.”

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Crédits photo : Learning From Europa

Intuitive et portée par le courant des événements, leur évolution a néanmoins toujours été en réaction au contexte global en Serbie. Si aujourd’hui ils observent la scène architecturale depuis l’extérieur, c’est probablement car ils ont trouvé dans cette position un moyen de concilier leur attrait pour d’autres disciplines et la nécessité d’avoir des projets pour survivre en tant qu’agence. À partir des années 2000 et la chute du régime de Milošević, les financements privés ont fortement augmentés, jusqu’à la crise autour de 2008, où tout s’est écroulé. L’impact a été immense, particulièrement pour une petite économie comme la Serbie, à cause du nombre déjà faible de possibilités. Quand les gros sous sont partis, tous les gros projets se sont arrêtés, entraînant la fermeture de nombreuses agences d’architecture. Faire de petites choses, qui ne requièrent pas de gros financements ou de grosses infrastructures, a véritablement été une manière d’éviter la chute. Cela les a même mené à voir cette crise comme une opportunité plutôt qu’une chose négative, car ils appréciaient ces petits projets autant que les gros. La crise a participé, peut-être indirectement, à la construction de leur propre approche et les a aidé à trouver leur place dans cette profession. C’est un point de vu qu’ils tentent de diffuser auprès de la jeune génération.

AB : J’ai travaillé pendant six ans comme assistant à la faculté, et j’essayais toujours de dire aux étudiants “soyez indépendants, soyez vous-même, ne cherchez pas de travail, il n’y en a pas de toute façon, cette crise est formidable parce que vous ne pouvez pas trouver de travail, donc inventez votre propre travail, votre propre vie…”.

MM : Donc ce que l’on dit toujours aux plus jeunes, c’est de ne jamais abandonner, de prendre des décisions pour eux-même, pour travailler de manière indépendante, c’est très dur, certes, mais c’est la meilleur position dans laquelle ils peuvent se retrouver, selon nous.

AB : Vous savez, être indépendant ça veut dire être libre. Ne cherchez pas un emploi! Vous pouvez essayer, vous devriez même, mais ne faite pas d’un emploi un objectif de vie, jamais! Ne travaillez pas pour quelqu’un d’autre, faite le toujours pour vous même, l’argent est la dernière des considérations.

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Crédits photo : Learning From Europa

On retrouve aussi cette approche intuitive et cette acceptation de l’inattendu dans leur manière de mener leur projets. Pour eux, la phase la plus importante d’un projet est la phase créative, la première approche, quand tout est encore un peu vague, incertain, et que le concept se dessine petit à petit. Il essayent toujours d’étirer cette période autant que possible, sans faire des choses concrètes, seulement pour penser au problème posé, en parler, échanger des idée.

AB : En tant que personne créative, tu as toujours un besoin de visualisation, je crois ; et on a appris que ça pouvait être un réel problème de faire quelque chose avant le juste temps pour le faire. Je pense qu’en ayant ces réflexions et ces discussions, on met en route la machine, on construit le système ; et ensuite la réalisation est très rapide, quand on s’assoit pour dessiner, faire des maquettes, des tests en 3D, on essaye de réduire au maximum cette partie du processus, la production de dessins, d’images…

MM : Oui, cette partie arrive à la fin de cette phase créative. et si nous avons le temps, nous aimons vraiment – après avoir produit quelques dessins ou images – prendre quelques jours de congé, et ensuite y revenir, pour y repenser, juste en regardant ce qu’on a fait et voir si l’on aime toujours, ou pas.

Le temps semble être un facteur essentiel de leur processus, plus intuitif que structuré, mais ce temps leur permet de sentir les choses, et de s’adapter aux situations. Durant la phase de construction, ils aiment aller sur le chantier, regarder, sentir les choses, changer quelques détails en fonction des découvertes faites pendant la démolition par exemple. Ils sont toujours en train de préciser, d’ajuster quelque chose, donnant sa vie propre au projet, qui est toujours un peu différent une fois construit qu’il ne l’était sur les dessins. Cela n’a rien d’inhabituel, et nous avons pu rencontrer beaucoup d’autres agences en Europe qui partageaient la même manière de mener un chantier, mais ils tentent de voir le contexte local et ses problèmes comme une opportunité de pousser cela encore un peu plus loin.

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Crédits photo : Learning From Europa

“Nous aimons beaucoup les projets où quelque chose bloque, et le projet est arrêté, à cause des financements par exemple, mais pas définitivement, juste en pause, comme ça on n’a pas de deadline…”

Pour illustrer cela, ils nous emmènent sur un de leur chantier en cours. Le lieu était censé être ouvert depuis plus de deux mois lorsque nous y sommes allés, et le chantier avait débuté depuis près d’un an. Ce temps leur a permis de penser et repenser chaques détails de l’intérieur. Ils connaissaient bien le client, il a été assez facile de communiquer avec lui et de lui faire accepter leur manière de travailler, car ils avaient déjà travaillé avec lui sur un précédent projet. Ils tentent toujours de pousser le projet le plus loin possible si l’occasion se présente, et d’expérimenter de nouvelles choses, à tel point qu’ils pensent souvent que leur proposition va être rejetée.

“Nous allons toujours volontairement plus loin que ce que l’on devrait, et peut-être que ce que l’on voudrait.”

Ils s’amusent de certaines situations qu’ils ont connues avec des clients qui ne comprenaient pas le sérieux de leurs propositions, pensant que ça ne serait pas réellement comme ça une fois construit, et qui finissaient par être surpris par le résultat. Essayer de faire des choses qui ne laissent pas indifférent est un de leurs objectifs. Ils aiment par exemple mettre en valeur des matériaux qui souffrent d’une mauvaise réputation en Serbie, des matériaux issus des années soixante-dix ou quatre-vingt, considéré comme dépassés, et souvent associés à des périodes de l’Histoire ou de la mémoire collective du pays. Ils essayent, à leur échelle, de faire évoluer le regard que les gens portent sur la construction, et d’ouvrir des voies vers une conception moins conventionnelle, mais c’est difficilement reçu, du moins pour l’instant.

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Crédits photo : Learning From Europa

“J’espère que nous resterons tels que nous sommes, petits et indépendants, mais j’espère vraiment que nous pourrons évoluer un peu, de manière naturelle, vers quelque chose de différent, pas quelques chose d’autre, en restant les mêmes, en restant petits, mais peut-être de nouvelles expériences, comme travailler dans d’autres pays… Si rien ne change, nous serons aussi très contents, même si je pense que c’est impossible, ces quinze dernières années ont été un tel processus d’apprentissage, chaque jour on apprend quelque chose, c’est très excitant.”

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Bistrot Les Fleurs du Mal, Belgrade, Serbie, © petokraka / Crédits photo : Relja Ivanic